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Retour sur l’université d’hivernage en Haïti, décembre 2009

par Dominique Rogers - 20 janvier 2010

« Votre passage en Haïti était une porte ouverte menant positivement à la connaissance de l’autre ».

Frantzon Doreme, étudiant de l’Ecole Normale Supérieure d’Haïti

Alors que la population haïtienne est dans la douleur et la peine et qu’elle lutte chaque jour pour retrouver les siens, soigner les vivants, enterrer les morts et simplement survivre tout en conservant sa dignité, nous avons souhaité donner témoignage des bons moments vécus, des discussions épiques, des espoirs entretenus et des projets échafaudés il y a quelques semaines à peine. Nous nous donnerons les moyens de les réaliser.

A. Impressions de Ted Maris-Wolf, college of william and Mary, Virginie, Etats-Unis

Between History and Memory : A Week in Port-au-Prince

Ted MARIS-WOLF, Omohundro Institute College of William and Mary, USA

From December 13–18, 2009, several dozen students, teachers, and scholars from around the Atlantic gathered for lively discussion at the Institut Aimé Cesar in Port-au-Prince, Haiti, to examine “Esclavage en Patrimoine,” how the past is represented in the public spaces of Africa, Europe, and the Americas. The conference raised critical questions relevant to all who are engaged in researching and teaching slavery and slave trades : What is the difference between memory and history, and why does it matter to historians engaged in public commemorations, museum curation, or curriculum development ? What did enslavement mean to those who endured the Middle Passage and labored in New World plantations, and to what degree did they see themselves as human property ? Where are we to look—in music, folklore, architecture, or landscape—for evidence of personal trauma or cultural resistance experienced by the enslaved ? Which ideas, individuals, or events need to be included in our school textbooks, and which need not ?

Through artful direction, conference organizers brought together participants from a wide variety of disciplines, backgrounds, and perspectives, who encouraged one another to seek more articulate responses to such complex questions relating to collective memory, national heritage, and history. Though the logistical, intellectual, and financial commitments necessary for such gatherings are immense, the rewards of the organizers’ efforts presented themselves to participants at every moment. For example, numerous exchanges between researchers based in Africa, Europe, and the Americas brought to light—often for the first time—differences or gaps in their respective academic traditions. As a result of questions and answers communicated in formal sessions, as well as conversations in less formal settings over the course of the week, participants exchanged ideas, pondered new problems, and proposed new collaborative projects.

Of particular importance, French-, English-, and Spanish-speaking scholars challenged one another to overcome linguistic barriers in researching and communicating their work to one another and to the public. Without attempting to break steadfast barriers of language, disciplinarity, and historiographical tradition, we in the French-, English-, and Spanish-speaking worlds (as well as those in other regions) will continue to circulate our ideas in separate spheres, citing only ourselves in intellectual whirlpools of linguistically segregated footnotes.

Perhaps the most rewarding aspect of the gathering, however, was the interaction between international participants and Haitian graduate students, who through their engagement and academic rigor, shaped the conference proceedings in unexpected and meaningful ways. Through thoughtful, poignant questions, students challenged participants to reflect more upon the role of history in shaping the present-day world, and to examine more carefully the influence of social, political, and economic forces today upon the creation and presentation of our shared past. In current contests over public spaces in West Africa, Europe, Central America, the Caribbean, and the United States, students consistently urged scholars to continue to refine their work and to communicate their research more effectively to public audiences torn between the immediate, passionate pull of memory and more skeptical, source-bound narratives of history.

In short, “Esclavage en Patrimoine” introduced participants to important new sources, perspectives, and opportunities for transatlantic collaboration, which will continue to shape the way scholarship on slavery and slave trades is researched, taught, and presented to the public in the days to come. I am most thankful to Dominique Rogers and others at CNRS who not only made such an important event possible, but who worked with partners at L’Université d’Etat d’Haϊti to make it highly successful and rewarding.

Ted MARIS-WOLF Omohundro Institute College of William and Mary USA

B. Compte rendu de l’Université d’hivernage de Port-au-Prince (13-18 décembre 2009).

Dimitri Béchacq et Delide Joseph (EHESS)

1° Organisation :

L’Université d’hivernage s’est très bien déroulée, compte tenu des délais dans lesquels elle a été préparée et du contexte social et politique relativement tendu, de la crise interne à l’Université d’État d’Haïti (UEH) aux manifestations étudiantes qui ont précédées cette rencontre. L’Université d’hivernage fut captivante, menée à un rythme intense et elle fut propice à de fructueuses rencontres et d’enrichissants débats. Une trentaine de conférenciers étaient attendus mais sept d’entre eux n’ont pu faire le déplacement, pour des raisons personnelles ou budgétaires.

Pour ce qui est de l’espace principal de l’Université d’hivernage, il s’agissait du nouveau bâtiment de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), très fonctionnel, qui se situe sur les hauteurs de Port-au-Prince. Mais il reste assez difficilement accessible pour les étudiants haïtiens, les taxis collectifs se rendant difficilement jusqu’à ce lieu. Les étudiants étaient beaucoup plus nombreux quand les conférences se tenaient dans des bâtiments situés dans le centre de la capitale, comme lors de la conférence publique d’Ibrahima Seck à la Faculté d’Ethnologie. Pour ce qui est de la logistique, compte tenu du nombre de participants et de la difficulté à circuler dans Port-au-Prince aux heures de pointe, les déplacements des participants entre les hôtels et le lieu des conférences ont été bien gérés grâce à la grande disponibilité des différents chauffeurs. Le personnel de l’AUF et les professeurs de l’UEH investis dans l’université étaient également très disponibles, certains d’entre eux, comme Jhon Picard Byron, rendant possibles quelques virées nocturnes au cœur de la ville.

Certains ont regretté que les films soient projetés le soir à l’issue d’une longue journée de rencontres et de discussions, captivantes mais fatigantes. De fait, quasiment aucun film n’a été visionné car la fatigue le disputait à la curiosité. D’autre part, compte tenu du nombre de conférenciers et de la diversité des thèmes abordés, des ateliers se sont tenus de façon simultanée, les participants devant alors choisir, parfois à contre cœur, un atelier plutôt qu’un autre.

Le dernier jour, une excursion sur les lieux des vestiges du fort Drouet et de deux plantations situés dans la Chaîne des Matheux (Plantation Lamothe et Quartier des esclaves) a constitué l’un des moments forts de cette université. À l’envie de prendre l’air, s’ajoutèrent la curiosité de traverser Port-au-Prince et de découvrir une autre facette de la réalité haïtienne : les paysans hospitaliers, les routes escarpées et les paysages magnifiques bien que dénudés. Beaucoup de questions se sont posées à l’issue des visites de ces vestiges : des bâtiments en dur et alignés les uns aux autres pouvaient-ils être d’anciennes cellules ou des habitations d’esclaves ? ; Pourquoi le fort Drouet fut construit aussi près de l’habitation Lamothe ? Les participants au colloque, professeurs comme étudiants haïtiens et étrangers, ont pu faire davantage connaissance dans ce cadre moins formel. D’autres ont apprécié la baignade dans la mer à la fin de la journée, après avoir marché sous le soleil mordant.

2° Les échanges et les débats :

De très nombreux sujets ont été abordés au cours de cette Université placée sous le thème « Esclavage en patrimoine : représenter l’histoire dans l’espace public ». Plusieurs points de similitude sont apparus entre les diverses façons de représenter l’esclavage dans les historiographies, les musées ou encore les arts plastiques et ce, malgré des processus historiques et des contextes nationaux contrastés. La diversité des aires géographiques explorées (Amérique centrale, Sénégal, Virginie, France, Caraïbe, etc.) et la multiplicité des sources et des supports analysés (contes, chansons populaires, discours politiques et philosophiques, littérature, vestiges matériels, programmes et manuels scolaires, etc.) ont parfois permis de dégager les spécificités de la « gestion haïtienne » de l’histoire de l’esclavage, et les ressentis que cette histoire pouvait susciter.

En effet, le public haïtien a été très réactif à l’issu de certaines conférences. Il a exprimé un besoin pressant de prendre la parole. Il s’agissait parfois de faire valoir un point de vue, souvent politique et peu en rapport avec la conférence. Aussi, le contraste était saisissant entre les nuances apportées par tel ou tel conférencier au cours de son exposé, par exemple sur l’esclave en tant qu’acteur, et l’opinion de participants, insistant sur une vision dichotomique de l’histoire de l’esclavage, entre des maîtres tout puissants et des esclaves pleinement victimes. Le plus souvent, les étudiants haïtiens ont exprimé le besoin d’approfondir une réflexion théorique, comme lors des débats autour de la distinction entre mémoire et histoire ou sur la nécessité de définir ce qu’est un espace public – différent que l’on soit en Haïti, en France ou ailleurs – et dans quelle mesure cet espace est démocratique. Tout cela a donné lieu à des « joutes oratoires passionnées », pour reprendre le mot d’Ibrahima Seck.

Ce que l’on a pu regretter, c’est qu’il n’y ait pas eu une conférence ou un atelier consacré à la notion « d’esclavage en patrimoine ». En effet, cette notion ne va pas de soi dans un pays comme Haïti qui incarne l’éradication de l’esclavage dans l’esprit et dans la lettre, qu’il s’agisse des principes postulés dans l’Acte d’Indépendance ou de la destruction volontaire de nombreuses traces matérielles associées à l’esclavage colonial, pendant et après la période révolutionnaire (1791-1803). Toutefois, il faut signaler la persistance de certaines de ces traces, comme l’usage continu, par la population, des noms des anciennes plantations ou des noms de rues hérités de cette période, ou encore l’existence de forts et de vestiges de plantations coloniales relativement bien conservés. Aussi, il faut considérer la difficile articulation entre une volonté politique et les investissements financiers que nécessiterait la mise en valeur de l’héritage matériel de la période esclavagiste pour un État en faillite chronique. Enfin, il a parfois été mis en avant la problématique de la présence, le plus souvent ténue, de l’histoire de l’esclavage en Haïti, notamment dans l’historiographie officielle ou dans les manuels scolaires. Mais la question des persistances de certaines modalités de l’esclavage, de la situation des braceros haïtiens dans les champs de canne sucre en République dominicaine à la situation des restavek, ces enfants domestiques maintenus dans une condition infra humaine, n’a pas été abordée au cours des débats si ce n’est au détour d’une remarque de Dominique Rogers.

Pour terminer, cette université fut pour de nombreux participants, dont certains se rendaient pour la première fois en Haïti, une expérience forte et stimulante. Nombreux sont ceux qui ont exprimé le désir de revenir dans ce pays. Aussi, comme l’ont écrit certains étudiants haïtiens dans un courrier électronique adressé aux participants : « Votre passage en Haïti était une porte ouverte menant positivement à la connaissance de l’autre ».

Dimitri Béchacq et Délide Joseph