Brésil

La question des réparations au Brésil : mouvements noirs, racisme structurel et haine raciale

La veille de la journée nationale de la conscience noire au Brésil, le 19 novembre 2020, les images d’un Brésilien noir, João Alberto Freitas, battu à mort par les agents de sécurité d’un supermarché de l’enseigne Carrefour dans la ville de Porto Alegre, ont circulé sur les réseaux sociaux de tout le pays. Dans cette ville du sud se tenait au même moment le débat du second tour des élections municipales dans lequel la question du racisme structurel, hérité de l’esclavage, était à l’ordre du jour. Comme dans tout le Brésil, pays aux dimensions continentales ayant reçu le plus grand nombre d’Africains assujettis à l’esclavage – 4,8 millions selon la banque de données slavevoyages – la question des réparations et du racisme se pose avec une acuité singulière. 

La longue histoire des affranchissements et des réparations au Brésil

Le problème de la réparation de l’esclavage au Brésil doit se comprendre dans le temps long. Le Portugal, dont il fut une colonie, a été pionnier dans l’introduction, au XVIe siècle, de l’esclavage africain dans les Amériques. Dès cette époque, l’une des principales formes d’affranchissement était la fugue. Les esclavisées marrons organisaient des campements à la marge de la société esclavagiste, des « quilombos » tels que le Quilombo de Palmarès connu pour avoir réuni près de 20 000 personnes dans l’actuel État de l’Alagoas au XVIIe siècle, durant près de cent ans. Parallèlement au marronnage, les esclavisées exploitaient les brèches de la législation coloniale pour dénoncer des esclavages illégaux, des violences excessives, ou encore, des violations des affranchissements octroyés. Certains réclamaient la garantie de leur droit à pratiquer la religion catholique et au mariage. 

Au XIXe siècle, la longue marche vers l’abolition fut marquée par des lois majeures comme celle de 1831 décrétant l’extinction de la traite, sous la pression de l’Angleterre. Elle ne mit pourtant pas un terme au commerce transatlantique et à l’esclavisation illégale d’Africains et d’hommes et de femmes libres pauvres « de couleur ». Ces pratiques demeurèrent tolérées, voire encouragées, jusque dans les années 1850 dans le contexte de l’essor de l’économie caféière brésilienne qui lui assurait son insertion dans le marché mondial. Un changement significatif ne vint qu’en 1871, avec l’adoption de la loi dite « du Ventre Libre » décrétant que les enfants des captives naîtraient désormais libres. Tout en prévoyant d’indemniser les maîtres, cette loi leur demandait d’enregistrer officiellement leurs esclaves, ce qui favorisa la fin de l’esclavisation illégale et la hausse des fugues de captifs et captives. 

Le Brésil demeurait le seul pays des Amériques à encore autoriser l’esclavage après la défaite du Sud esclavagiste dans la guerre civile aux États-Unis (1861-1865) et les réformes mises en place à Cuba (Loi Moret, 1870). La rhétorique politique d’abolition de l’esclavage en vue d’une indépendance réelle et de la citoyenneté pour tous allait reprendre avec vigueur après la victoire de la Triple Alliance (Brésil, Argentine, Uruguay) dans la guerre contre le Paraguay (1864-1870).

Une loi décréta l’abolition en 1888 (Lei Áurea), sans introduire d’indemnisation pour les maîtres ou les dernieres esclavisées. Une explosion de joie et de festivités traversa le pays. De leur côté, les fazendeiros (possédant les propriétés agraires, fazendas) essayaient de maintenir le travail des citoyens dits « ventre-libres » et des esclavisées récemment libérées, bénéficiant bien souvent de l’appui de milices privées.

La difficile construction d’une démocratie pluriculturelle 

L’émergence du thème de la réparation au XXe siècle est fortement marquée par l’opposition des mouvements noirs au mythe de la « démocratie raciale » apparu dans les années 1920, qui suggère la dilution des différences dans une seule culture métisse. L’une des actions symboliques les plus significatives de leurs luttes est certainement l’instauration, en 1971, d’un jour férié à la date du 20 novembre, rappelant la mort au combat de Zumbi, leader de l’historique Quilombo de Palmares. 

Dans les années 1980, les travaux universitaires comme ceux des pionnières du féminisme noir dans les Amériques, la sociologue Lélia Gonzalez et l’historienne Beatriz Nascimento, eurent une influence décisive dans les débats politiques. Ils marquèrent notamment les discussions à l’Assemblée nationale au sein de la sous-commission « Noirs, populations amérindiennes, personnes porteuses d’un handicap et minorités », présidée par la sénatrice militante du mouvement noir Benedita da Silva. 

Suivant l’adoption de constitution brésilienne en 1988, la première à reconnaître la pluralité culturelle du pays, plusieurs lois contre les préjugés de race ou de couleur (Loi Caó en 1989) et l’injure raciale (1997) furent votées. A partir des années 2000, les demandes de réparation du mouvement noir se sont à la fois traduites par des luttes pour les quotas raciaux et des politiques publiques de reconnaissance de l’esclavage comme injustice historique. Des mesures concernent en particulier l’attribution de titres de propriété aux communautés quilombo toujours existantes et l’enseignement obligatoire (2003) de l’histoire de l’Afrique et de la culture afro-brésilienne au primaire et au collège dans tout le Brésil. 

En 2001, plusieurs institutions commencèrent à appliquer des quotas raciaux (ministère du Développement agraire, Tribunal suprême fédéral, Université de l’État de Rio de Janeiro). Sous la pression politique du mouvement noir, et en butte à de vives controverses et contestations de la société civile, un nouveau dispositif législatif, le Statut de l’égalité raciale, fit de l’auto-identification raciale le socle des politiques anti-discriminatoires en 2010, rendant obligatoire la mention de la race et de la couleur de peau dans tous les documents officiels.

Avec le recensement de 2010, le Brésil apparut, pour la première fois, comme une nation majoritairement métissée et noire : 43,1 % de la population (soit 82 millions de personnes) s’identifia comme métisse (le terme administratif est « pardo » qui renvoie au mélange, au métissage) et 7,6 % (15 millions), comme noire (catégorie de « preto »). La population auto-déclarée blanche baissa, passant de 53,7 % en 2000 à 47,7 % (91 millions) en 2010. 

Deux ans plus tard, et après dix années d’expérimentation, les quotas raciaux furent légalisés dans toutes les universités fédérales. Entre 2013 et 2015, 150 000 étudiants noirs entrèrent à l’université grâce aux quotas. En 2017, le Tribunal suprême fédéral reconnut de nouveaux quotas raciaux pour 20 % des emplois publics mis en concours et pour des postes dans l’administration publique fédérale, au sein de l’exécutif, du législatif et du judiciaire. 

Il reste pourtant beaucoup à faire pour inverser les effets du racisme structurel au Brésil. En 2015, sans comptabiliser les assassinats par des milices privées, des officiers de police des villes de Rio de Janeiro et de São Paulo reconnurent que les forces policières avaient été responsables de deux morts par jour dans chacune de ces villes. Au total, 3 320 personnes furent tuées par des policiers dans tout le Brésil cette année-là. La grande majorité des victimes était composée d’hommes noirs.

Avec l’émergence de l’extrême droite en 2016, le racisme, qui était auparavant considéré comme une honte par une grande partie des Brésiliens, a prospéré dans l’espace public sous la forme de la haine raciale. Selon l’Atlas de la Violence de 2020, une étude menée par le FBSP (Forum brésilien de sécurité publique) en partenariat avec l’Ipea (Institut de recherches économiques appliquées), dépendant du ministère de l’Économie, le nombre d’homicides de personnes noires dans le pays a augmenté de 11,5 % entre 2008 et 2018, tandis que celui de personnes non noires chutait de 12,9 %. 

Près de 500 ans après l’instauration de l’esclavage sur le sol brésilien, la lutte contre le racisme et la violence raciale dans le pays est plus audible dans la sphère publique et dispose d’un plus grand nombre d’instruments juridiques. Toutefois, il reste encore beaucoup à faire pour démanteler les structures culturelles et institutionnelles profondes qui continuent d’alimenter les inégalités raciales au Brésil.

Bibliographie :

Domingues, Petrônio, “Agenciar raça, reinventar a nação: o Movimento Pelas Reparações no Brasil”, Análise Social, n.º 227, 2018, pp. 332-361.

Mattos, Hebe. Les Couleurs du Silence. Esclavage et Liberté dans le Brésil du XIXe siècle, Paris, Karthala, 2018. 

Saillant, Francine. Le mouvement noir au Brésil (2000-2010) : Réparations, droits et citoyenneté, Quebec City, Academia, 2014.

Sites internet:

Passados Presentes: Memórias da Escravidão e Reparação nas Políticas Públicas na Área da Educação no Brasil – http://www.labhoi.uff.br/repair/ppp/index_pt.php

Slavevoyages  https://www.slavevoyages.org/ 

Geledés – https://www.geledes.org.br/ 

Fundação Palmares – http://www.palmares.gov.br/ 

Texte rédigé par Charlotte Grabli à partir des recherches de Hebe Mattos dans le cadre du projet Repairs. 

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