Kenya

Mémoire de l’esclavage et émergence d’une mobilisation sociopolitique au Kenya

En Afrique de l’Est, l’importance démographique des communautés de descendants d’esclaves est relativement faible et les formes de mobilisation politique dénonçant des séquelles de l’esclavage sont de moindre ampleur qu’en Afrique de l’Ouest. Pour autant, certains groupes de descendants d’esclaves se font de plus en plus entendre et exigent de leur nation respective la prise en compte, voire même la réparation, des torts qu’ils ont subis du fait de leur statut social marginalisé. Il en va ainsi de la communauté d’esclaves affranchis de Frere-Town, au Kenya, que l’on présente ici. 

La traite dans l’Océan Indien

La traite et l’esclavage dans leurs différentes formes sont des phénomènes relativement anciens en Afrique de l’Est. Ils prennent une ampleur inégalée avec l’expansion du sultanat de Zanzibar dans la première moitié du 19ème siècle qui fonde sa puissance sur le commerce de l’ivoire, des esclaves et des clous de girofle. En 1873, sous la pression des Britanniques qui luttent contre ce commerce dans l’océan Indien, le sultan Saïd Bargash de Zanzibar interdit la traite. 0r, l’esclavage perdure jusqu’à son abolition légale par les colonisateurs britanniques en 1907. Par ailleurs, à la fin du 19ème siècle, l’administration britannique et les missions chrétiennes nouvellement arrivées dans la région recueillent de nombreux esclaves qui fuient les plantations et se heurtent bientôt à la colère des propriétaires d’esclaves de la côte, privés de cette main-d’œuvre. En 1889, dans un des sites missionnaires près de Mombasa, cet affrontement aboutit à la compensation financière de nombreux propriétaires qui acceptent, en échange de l’affranchissement de leurs esclaves, de signer un certificat renonçant à toute revendication. Cet épisode sera une des étapes essentielles de l’abolition de l’esclavage en Afrique de l’Est. Le silence dominera longtemps la question de l’esclavage et de ses héritages suivant l’abolition de 1907. Les stigmates sociaux, politiques et économiques attachés aux statuts des anciens esclaves sont tenaces et ont permis le maintien d’inégalités statutaires, alors même que la législation coloniale les a formellement abolies. 

La mobilisation des descendants d’esclave : l’exemple des affranchis de Frere-Town

Au 21ème siècle, le long de la côte kenyane, certains groupes de descendants d’esclaves exposent leurs propres expériences en tant que citoyen souffrant de la privation de droits politiques et d’accès à la terre à l’instar de « la communauté d’esclaves affranchis de Frere-Town », du nom de la station missionnaire qui a recueilli leurs ancêtres affranchis un siècle auparavant.  Dans la ville de Mombasa, ce groupe composé d’une dizaine d’hommes et de femmes d’une soixantaine d’années s’est constitué en association dans le but de dénoncer la discrimination qu’il estime subir.

En effet, dès son origine en 1873, la mission de Frere-Town a abrité une communauté d’hommes et de femmes venus de régions diverses, aux langues variées, sans attaches communes qui progressivement se sont construit une nouvelle identité sociale, fondée sur l’apprentissage de l’anglais et du kiswahili, la langue locale, et sur l’adhésion au Christianisme. La vie d’avant la mise en esclavage a été ainsi effacée par l’enseignement missionnaire. Afin de les différencier des autres habitants de la zone, majoritairement musulmans, un cimetière a été créé dans lequel chaque famille s’est vu attribuer un tombeau, marqueur fondamental de son identité. Pendant toute la période coloniale, ces esclaves affranchis ont formé un groupe particulier sur un modèle imposé par les Européens (colonisateurs et missionnaires), lequel s’identifie jusqu’à nos jours comme étant les « gens de Frere-Town » ou les Freretowniens. 

Du fait de leur éducation donnée par les missionnaires britanniques, les Freretowniens occuperont les premiers postes détenus par des Africains dans le service public colonial : clercs, traducteurs, interprètes, enseignants, policiers, assistants hôpitaux… La création de cette communauté particulière a eu pour but de jouer un rôle d’intermédiaire entre l’administration coloniale et anglicane et les Kenyans d’autres origines, ce qui la différenciera clairement des autres groupes et fera d’elle une élite éduquée à la charnière de ces deux mondes. 

Les Freretowniens s’engageront par ailleurs fortement dans le processus politique de décolonisation. Or à l’indépendance en 1964, la question de l’esclavage n’est pas au cœur du débat public et du discours politique et les différences statutaires issues des anciennes dominations sont gommées, ou du moins passées sous silence, devant l’enjeu que représente la constitution de l’état kenyan. De fait, l’avènement de la nation kenyane, comme l’abolition de 1907 auparavant, n’abrogeront pas les hiérarchies sociales anciennes alors même que les descendants d’esclaves ont cru et participé à l’aventure nationale et à la fin des dominations. Leur origine servile remet sans cesse en question leur participation au système politique kenyan, local ou national, ou leur accès aux postes à responsabilité au sein des institutions gouvernementales.

Une lutte pour la reconnaissance ethnique et la restitution des terres de la mission

C’est sur cette base qu’au début des années 2000, les descendants des Freretowniens se constituent en association en rendant publique leur histoire dans le but de dénoncer les stigmates liés à la servilité passée et le système discriminatoire dont ils estiment être victimes. Ils réclament publiquement leur reconnaissance constitutionnelle en tant que groupe ethnique spécifique de la nation kenyane. La revendication se fait donc sur les deux plans de la nation et de l’ethnicité et porte avant tout sur la reconnaissance d’une citoyenneté pleine et entière. Elle se base également sur une demande de restitution de la terre de la mission, mise en valeur par leurs ancêtres et vendue à des intérêts privés durant la période coloniale. 

Mais cette situation de marginalisation et de stigmatisation n’est pas propre aux héritiers de la mission de Frere-Town à Mombasa. Sur la côte kenyane, dans un contexte plus rural, des enquêtes récentes auprès de descendants d’esclaves, notamment ceux issus des plantations du nord et du sud du littoral kenyan, suscitent des protestations similaires. La plupart d’entre eux vivent toujours dans une situation de grande dépendance et de fragilité sociale et économique autour des terres de leurs anciens maîtres, dans le cadre d’une reproduction tacite du système discriminatoire qui a caractérisé la période précoloniale. Le sentiment de marginalisation et de dépossession est extrêmement fort dans la mesure où les rapports de subordination entre les anciens maîtres et leurs esclaves régulent encore les rapports sociaux. L’accès à la terre, comme l’accès à l’éducation et à la santé, restent laborieux d’autant plus que la plupart du temps, ces groupes ne sont pas en possession de documents d’identité valides leur permettant de voter, d’accéder librement aux principaux services sociaux et gouvernementaux (écoles secondaires, lycées et universités, ouverture d’un compte bancaire, permis de conduire, emploi dans la fonction publique etc.) ainsi qu’à la propriété. Le processus d’identification favorise toujours au Kenya les 44 groupes ethniques répertoriés officiellement dans la constitution et désavantagent ceux dont l’origine est jugée étrangère même si l’arrivée sur le territoire kenyan date de la période précoloniale. C’est le cas pour de nombreux groupes minoritaires ou frontaliers (tels que les Somalis ou les Nubis arrivés sous la colonisation) mais également pour les descendants d’esclaves d’une façon générale. 

Dans les années 2000, la parole qui se délie peu à peu permet la collecte de récits, ce qui aboutit à une dénonciation des hiérarchies anciennes et des inégalités sociales issues du passé esclavagiste. Ces récits montrent combien l’émancipation a été un leurre et que les défis liés à la citoyenneté et à la réparation des situations d’injustices restent des enjeux majeurs dans les sociétés post-esclavagistes africaines. Mais ils permettent aussi d’affirmer publiquement les valeurs du groupe et de l’individu dans l’affichage d’une identité et d’une histoire cachées jusqu’à présent. La création de la communauté des Freretowniens, pour les rescapés puis leurs descendants, devient un élément fondateur qui est source d’une nouvelle identité valorisée. C’est ainsi que l’on devient « fier », selon les termes employés par les acteurs eux-mêmes, de faire partie des descendants des populations libérées de l’esclavage, d’autant plus que beaucoup de Freretowniens ont contribué à l’élaboration de la nation kenyane. Dans cet esprit, ils réclament publiquement leur reconnaissance constitutionnelle en tant que groupe ethnique spécifique de la nation kenyane et n’hésitent pas à publiciser leur cause en ayant recours aux pétitions, journaux, réseaux sociaux et autres formes de manifestation publique. Or, même si ces revendications apparaissent aujourd’hui dans le domaine public, elles ne s’inscrivent pas encore dans le cadre d’un débat public national, ce qui contribue ainsi à maintenir des situations de servitude et de domination, notamment dans les régions les plus pauvres du littoral kenyan.

Texte rédigé par Charlotte Grabli à partir des recherches de Marie Pierre Ballarin dans le cadre du projet Repairs. 

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