Mali

Au-delà du paradigme atlantique. Les réparations en Afrique de l’Ouest francophone : le cas du Mali. 

Dans un pays situé loin des côtes atlantiques comme le Mali, comment les demandes de réparations portant sur le commerce des esclaves se manifestent-elles ? Pour le comprendre, il faut les inscrire dans le contexte plus large de l’Afrique de l’Ouest francophone et dépasser le paradigme classique de l’esclavage atlantique. Lorsqu’on se penche sur d’autres formes d’asservissement, on observe en effet la présence de demandes de réparations à plus petite échelle au sein de la société malienne. 

Réparations au titre de l’esclavage et du commerce d’esclaves sur le continent africain

Depuis la fin de la Guerre froide dans les années 1990, les débats sur les réparations pour l’esclavage et le commerce d’esclaves font l’objet d’une internationalisation croissante des mouvements et de leurs revendications. Le concept de réparation est alors associé à une demande de reconnaissance, d’excuses ou d’indemnisation financière, voire à une combinaison de ces trois éléments. 

Dans le cas de l’Afrique, ces débats ont la particularité de s’articuler à la question de la colonisation et des relations actuelles avec les anciennes métropoles coloniales (Pigeaud et Sylla , 2018). À partir des indépendances, ces revendications contestaient toutes les formes d’extraction et d’exploitation, passées et présentes, soulignant ainsi leur rôle dans l’état de sous-développement actuel du continent. Les gouvernements coloniaux ayant souvent imposé le travail forcé et autres formes d’exploitation, on reconnaît en effet l’existence d’un continuum du commerce d’esclaves à la colonisation, et de la colonisation aux « programmes d’ajustement structurel », ces derniers constituant des modes reconfigurés de maintien des inégalités systémiques. 

D’autres discours rejettent, au contraire, l’idée de réparations en tant qu’un processus renforçant la situation de dépendance de l’Afrique et son image de récipiendaire passive, dépourvue de capacité d’action. A l’occasion de la première conférence internationale des Nations Unies sur ce thème, la Conférence de Durban (Afrique du Sud) en 2001, le président du Sénégal Abdoulaye Wade qualifia ainsi de « puériles » les campagnes de demande d’indemnisation au titre de la colonisation et de l’esclavage (Chakma, 2003). 

Sur le continent, la complexité de l’héritage esclavagiste rend par ailleurs extrêmement difficile le processus d’identification des coupables, et donc des individus auxquels demander une indemnisation ou des réparations. Le continent africain présente en effet de nombreuses traditions liées à l’esclavage. Les systèmes coutumiers fonctionnaient notamment avec des raids, au cours desquels étaient attaqués ceux considérés comme ennemis ou étrangers, souvent dans des régions dites « païennes », et occasionnant la capture d’esclaves. De telles formes d’esclavage internes au continent africain sont anciennes, souvent antérieures au commerce d’esclaves transatlantique. Néanmoins, c’est bien la traite transatlantique qui s’est imposée en tant que paradigme pour notre compréhension du phénomène de l’esclavage et de ses corollaires (abolition, émancipation, récits d’esclaves, etc.). 

Perceptions alternatives de la question des réparations pour l’esclavage au Mali

Contrairement à de nombreux pays (anglophones) du littoral d’Afrique de l’Ouest, le Sahel occidental francophone est enclavé, à la croisée de trois routes majeures pour la traite humaine : transatlantique côté ouest et sud, transsaharienne au nord et interne en son cœur. 

La région du Sahel continue d’être fortement marquée par des dynamiques post-esclavagistes. Basées sur l’ascendance, la dépendance et la négociation, et non plus sur la capture, ces formes ont été et demeurent bien plus subtiles et plus difficiles à quantifier que le commerce massif d’esclaves. Comme dans de nombreuses régions d’Afrique, l’esclavage s’y est accru après la chute de la traite transatlantique, du fait d’une baisse du prix des esclaves et d’une hausse des tarifs des marchandises. Par conséquent, les relations de dépendance traditionnelles, qui présentaient auparavant un certain équilibre, se sont muées en un système esclavagiste plus radical (Leedy, 1999, p. 2). 

Pour autant, en près de deux décennies de recherches sur les systèmes (post-)esclavagistes internes à l’Afrique occidentale francophone, Lotte Pelckmans n’a jamais entendu parler de demandes de réparations formulées depuis des pays sahéliens tels que le Mali ou le Niger. Cela s’explique en partie par la situation du Mali qui, n’étant pas sur la côte, n’affiche pas les cicatrices visibles que sont les anciens forts ou autres sites témoignant de l’asservissement massif des populations africaines. Le Mali n’a pas mis en œuvre d’initiatives symboliques de mémoire autour de l’esclavage transatlantique ni un tourisme culturel comme au Ghana au fort de Cape Coast, au Bénin avec le projet « La Route de l’esclave » de l’UNESCO, au Nigeria au Slave History Museum de Calabar, ou encore, au Sénégal à la Maison des Esclaves sur l’île de Gorée. 

Au Mali, il existe néanmoins des revendications individuelles ou à petite échelle, portées par des individus considérés comme descendants d’esclaves et demandant une forme d’indemnisation à leurs anciens maîtres, avec le soutien de mouvements anti-esclavage et sur la base du droit constitutionnel national. Ici, la référence à d’anciens systèmes esclavagistes est souvent peu explicite, du fait de l’existence d’un risque de stigmatisation des personnes qui témoignent. Lorsqu’on observe les activités des mouvements anti-esclavage en Afrique de l’Ouest, notamment les recueils de témoignages de victimes contemporaines d’un esclavage basé sur l’ascendance (Temedt, 2014), on constate que la plupart de ces demandes de réparations « alternatives » visent des individus, et non des entités gouvernementales ou internationales1. À noter que, la plupart du temps, ces demandes n’ont pas abouti et n’ont donné lieu à aucune restitution, indemnisation ou autre forme de réparation plus symbolique, y compris à cette échelle restreinte.

Les freins liés à la construction nationale 

L’invisibilité et l’absence de reconnaissance des demandes de réparations sont de toute évidence également liées aux contextes politiques nationaux. Au Mali, comme dans de nombreux pays indépendants dans les années 1960, les historien·nes ouest-africain·es ont évité pendant des décennies de se pencher sur les structures esclavagistes internes présentes sur le continent, choisissant plutôt de se concentrer sur la traite transatlantique. 

Le premier gouvernement indépendant, dirigé par Modibo Keita (1960-1968), chercha à mettre en œuvre des initiatives pour l’émancipation des personnes descendantes d’esclaves, mais ce régime fut renversé huit ans plus tard par le dictateur Moussa Traoré. Il fallut donc attendre les années 1990 pour qu’un dialogue plus ouvert et démocratique voie le jour, et ce n’est qu’à partir de 2002 que commença à s’instaurer une véritable culture de la participation citoyenne dans les débats publics. Cela permit aux personnes descendantes d’esclaves de s’organiser à l’échelle communautaire, de discuter des possibilités d’action au moyen de mouvements sociaux, tels que le collectif anti-esclavage Temedt, qui gagna de l’ampleur en 2006 (Pelckmans et Hahonou, 2011). 

Malgré la pression exercée par les groupes et personnalités anti-esclavage et les alliances qu’ils ont su tisser, le silence complice et l’absence de soutien à cette cause de la part des gouvernements maliens successifs parlent d’eux-mêmes. Depuis 2012, les différents présidents n’ont appuyé aucune proposition de loi qui criminaliserait les conséquences persistantes de l’esclavage africain coutumier, et ce bien que de telles lois aient été votées dans deux pays voisins que sont le Niger (en 2003) et la Mauritanie (en 2007). Mais il semble que le conservatisme de certaines élites du Mali ait réussi à empêcher une telle évolution jusqu’à ce jour. 

Premier cas de réparations au Mali, au-delà de l’esclavage

En 2019, le Mali a été le théâtre d’un processus de réparation important, à savoir celui du militant malien Ahmad Al Faqi Al Mahdi, inculpé en septembre 2016 pour avoir attaqué des monuments religieux et historiques, un acte considéré comme crime de guerre (https://www.ijmonitor.org/2019/04/judges-approve-mali-reparations-implementation-plan-in-al-mahdi-case/). Si cette affaire est liée à la destruction d’un patrimoine culturel et, par conséquent, très éloignée des traumatismes et préjudices associés à l’esclavage, et donc d’une demande de justice en conséquence, le fait que des magistrats maliens aient approuvé une obligation de réparations constitue un précédent dans le pays. 

BIBLIOGRAPHIE

Chakma, Suhas. “The Issue of Compensation for Colonialism and Slavery at the World Conference Against Racism”. In Human Rights in Development Yearbook 2001: Reparations: Redressing Past Wrongs, edited by George Ulrich and Louise Krabbe Boserup. Leiden: Martinus Nijhoff Publishers, 2003, p. 58-71.

Keita, Naffet. L’esclavage au Mali. Paris: L’Harmattan, 2012.

Leedy, Todd H. “The Reparations Debate: Issues and Ideas”, African Studies Quarterly 2, No. 4, 1999, p. 1-3. https://sites.clas.ufl.edu/africanquarterly/files/ASQ-Vol-2-Issue-4.pdf.

Pelckmans, Lotte and Eric K. Hahonou. “West African Antislavery Movements: Citizenship Struggles and the Legacies of Slavery”, Vienna Journal of African Studies, 211, No. 20, p. 141-162.

Pelckmans, L. & C. Hardung (eds.) « La question de l’esclavage en Afrique : politisation et mobilisations », introduction « Post-esclavage et Mobilisations », Politique Africaine, 2015, 140, 4, p. 5-22.

Pigeaud Fanny, Sylla Ndongo Samba, L’arme invisible de la Françafrique : une histoire du franc CFA, Éditions La Découverte, 2018.

https://www.editionsladecouverte.fr/l_arme_invisible_de_la_francafrique-9782348037399.

Rossi, Benedetta. “Beyond the Atlantic Paradigm: Slavery and Abolitionism in the Nigerien Sahel”, Journal of Global Slavery, 2020, No. 5, p. 238-269. 

Temedt. Esclavage au Mali: Des victimes témoignent. Bamako: L’Harmattan Mali, 2014.

Texte rédigé par Charlotte Grabli à partir des recherches de Lotte Pelckmans dans le cadre du projet Repairs.

1. Le cas d’Hadijatou Mani, au Niger, constitue une exception : soutenue par le mouvement anti-esclavage Timidria et par le CEDEAO, une femme au statut héréditaire d’esclave a poursuivi en justice le gouvernement nigérien pour non-respect de sa propre législation contre l’esclavage. 

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