Maurice

La question des réparations à Maurice : de l’esclavage au « malaise créole » 

Le 21 février 1999, Kaya, chanteur de seggae (une fusion du séga, genre musical de l’Océan Indien, et du reggae) meurt en détention le lendemain de son arrestation. Maurice pleure puis éclate : trois jours d’émeutes s’en suivent laissant l’île face à un mécontentement général contre l’Etat et les institutions. Car Kaya faisait partie des artistes de l’île qui dénonçaient les inégalités sociales et luttaient pour la cause des Créoles, descendants d’esclaves de Maurice. A cet événement de 1999 fait écho une question qui résonne encore aujourd’hui : pourquoi les conséquences de l’esclavage sont-elles si discutées ?

Au commencement : colonisations successives, traite négrière et abolition graduelle

La République de Maurice est le fruit de colonisations successives depuis sa découverte par les navigateurs arabes avant le 16ème siècle. En 1598, les Hollandais s’y établissent et amènent avec eux des esclaves en provenance d’Afrique et d’Inde pour initier l’exploitation des ressources naturelles du territoire, notamment le bois d’ébène. Lorsqu’en 1710, les Hollandais abandonnent l’île qu’ils avaient nommée Mauritius, les Français la reprennent en 1715 et la rebaptise « Isle de France ». Ils y installent base navale, port marchand et cultures de subsistance pour alimenter un commerce de denrées. Ce sont les Français qui développent la traite négrière et l’esclavage dans la région du sud de l’océan Indien. Après de nombreux conflits, les Britanniques prennent possession de l’île et la renomment Mauritius. 

Bien que les Britanniques interdisent la traite négrière sur les côtes d’Afrique dès 1807, l’île va continuer à recevoir la proportion la plus importante d’esclaves issus de la traite illégale de tout l’Empire et ce, jusqu’en 1825. Ce n’est que le 1er février 1835 (date de proclamation de l’abolition) que les administrateurs anglais mettent un point d’arrêt à l’esclavage. L’abolition est proclamée mais n’est effective que quatre années plus tard. Dans ce laps de temps, deux procédés prennent le relais. Le premier est l’apprentissage (apprenticeship) censé permettre une période de transition vers la liberté pour le maître et pour l’esclave. Tous les maîtres de la colonie britannique reçoivent une indemnité compensatoire pour la perte des esclaves d’un montant de 20 millions de livres sterling ; les esclaves sont libérés mais doivent effectuer gratuitement un travail forcé durant quatre années. En réalité, cette période « d’apprentissage » ne fait que prolonger la longue attente des esclaves vers l’émancipation.

Le deuxième procédé est le système de l’engagisme. Il permet l’emploi d’une main d’œuvre en majorité d’origine indienne amenée sous contrat (initialement de deux à cinq ans). L’arrivée massive des engagés dessine les contours d’une île Maurice à majorité indienne durant le temps de la colonisation jusqu’à nos jours. Les planteurs préfèrent avoir recours aux travailleurs engagés plutôt que de payer un salaire aux anciens esclaves.

Place des descendant.es d’esclaves après l’abolition

La population de l’île Maurice a été catégorisée de multiples façons, durant la période coloniale ou depuis l’Indépendance en 1968. C’est ce que précise Sandra Carmignani : « tributaire des logiques communautaristes qui se sont cristallisées avant et pendant la décolonisation, la Constitution mauricienne sert de fondement au multiculturalisme mauricien. Les communautés y sont divisées en quatre catégories : les Indo-Mauriciens, les Musulmans, les Sino-Mauriciens, et la Population générale, une catégorie comprenant Créoles, Franco-mauriciens et tout autre individu qui par son mode de vie n’entre pas dans les trois autres catégories ». Cette dernière catégorie de Population générale montre la difficulté de l’état à reconnaître une partie de la population créant ainsi un flou identitaire que les chercheurs.ses nomment « malaise créole ». La part créole de la population reste non seulement marginalisée, mais stagne au plus bas de l’échelle sociale avec des problématiques sociales nombreuses (logement, éducation, discriminations à l’emploi, etc.). 

Mise en place d’une politique mémorielle 

Dans ce cadre, l’identité créole et celle de descendant d’esclave sont très difficiles à définir. Historiquement, les esclaves étaient loin d’être tous ou toutes africain.es ou malgaches, certains étaient malais, d’autres indiens. A Maurice, est descendant.e d’esclaves celui ou celle qui choisit de se définir ainsi. La thématique mémorielle a été saisie par cette catégorie de personnes en particulier. L’objectif : accéder à une reconnaissance et une visibilité politique. Ainsi, les premières tentatives d’émancipation des Créoles apparaissent dès les années 1930 puis prennent une forme plus politique dans les années 1960-70, les Créoles se joignent de manière importante à un mouvement politique. Comme l’explique Sandra Carmignani, le parti politique Organisation Fraternelle (OF) des frères Sylvio et Élie Michel1 et du Père Filip Fanchette2 est alors créé pour rallier les intérêts des Créoles sur fond de recherche d’égalité raciale. En 1976, les frères Michel érigent le premier monument à la mémoire des esclaves à Port-Louis, au sein du Jardin de la Compagnie.

Dans les années 1980, et dans le contexte du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage (1985), a lieu la première commémoration officielle (avec un monument mémoriel à Pointe-Canon, Mahébourg) de l’abolition de l’esclavage, et dans la foulée la création d’un centre culturel africain. De nombreuses associations socioculturelles créoles et des mouvements militants émergent à Maurice. Leurs revendications principales sont la reconnaissance constitutionnelle des Créoles en tant que groupe distinct des autres composantes de la population, la revalorisation de la langue kreol et de la culture créole et le choix du 1er février, jour de l’abolition de l’esclavage, comme jour férié. 

Quand la culture populaire s’approprie la mémoire de l’esclavage

Néanmoins la réappropriation de la mémoire de l’esclavage et d’un discours africaniste viennent avant tout de la culture populaire. Le séga, musique des esclaves, a été centrale dans la construction de l’identité créole et sa valorisation, collant au plus près des préoccupations populaires. Le seggae de Kaya, tout en mettant l’accent sur une identité mauricienne quelque-soit son origine, a reconnecté cet héritage aux autres identités créoles, permettant aux Mauricien.nes de se reconnaître dans une dimension plus globale. La prise de conscience identitaire autour de notions telles que l’esclavage et l’Afrique a été traduite et portée par ces productions artistiques. La télévision, les documentaires et les films ont aussi joué un grand rôle, tout comme les diverses actions menées par la diaspora africaine mondiale.

Symbole de la mémoire de l’esclavage : d’un lieu de patrimoine à la Commission Vérité et Justice

Le 21 février 1999, le chanteur rasta Kaya meurt en détention dans des circonstances suspectes. Les émeutes ébranlent durablement l’île et ses habitant.es. Dans ce contexte particulier, la montagne du Morne va se muer en référent identitaire et figure mémorielle de l’esclavage et du marronnage (ancien refuge de marrons, esclaves en fuite). Le combat pour sa protection se mue en un combat pour le respect du caractère sacré de la montagne et pour la reconnaissance de l’histoire de l’esclavage et se profile progressivement et de manière inédite dans un discours de demande de « réparation ». En 2008, le Morne est inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO, aux côtés de l’Aapravasi Ghat (lieu de débarquement des engagés) en 2006.

Dès 2008, une Commission Vérité et Justice (CVJ) est mise en place. Cette Commission est une première mondiale en ce qui concerne l’esclavage et la traite négrière. Son mandat consiste en une évaluation des conséquences de l’esclavage et de l’engagisme de la période coloniale à nos jours. En 2011, après des enquêtes et études approfondies, des audiences et interviews (plus de 200), elle a soumis son rapport au gouvernement. La question des réparations s’est concrètement réduite à la restitution des terres aux descendant.es d’esclaves. Celle de la compensation financière (portée dès les années 2000 par les Verts Fraternels et d’autres mouvements comme le MMKA (Muvman Militan Kreol Afrikin) ou le Mouvement du 1er Mai) a été écartée par la Commission jugeant insurmontable la difficulté d’identifier tous les descendant.es d’esclaves. Finalement, elle choisit la réparation sous l’angle de la réhabilitation (éducation, soutien à l’emploi, logements, révision du système électoral). A la suite du rapport remis en 2011, l’Etat mauricien a lancé en octobre 2020 la première phase du futur Musée intercontinental de l’esclavage. Parmi les réparations indirectes, il faut également noter la reconnaissance progressive de la langue kreol par l’Etat. Ainsi, en 2015, Maurice fêtait le premier examen national en kreol, soit quatre années après son introduction à l’école. 

Finalement, Kaya, par sa musique, s’était attaché à faire sortir de l’oubli et du silence cette longue histoire de l’esclavage et ses conséquences modernes. En 2019, soit 20 années après son décès, de nombreux artistes mauriciens lui ont rendu un hommage. Tous reprennent les convictions émises par Kaya et prônent un retour à la conscience de l’héritage de l’esclavage à Maurice. Cette même année, l’Etat mauricien a évoqué le projet d’ériger une statue ou une stèle représentant Kaya dans la ville de Port-Louis. Non sans polémiques. 

Bibliographie

Sandra Carmignani, Mémoires de l’esclavage et créolité. Le patrimoine du Morne à l’île Maurice. Paris, Karthala-Ciresc, 2017

Corinne Forest, « Boswell, Rosabelle. – Le malaise créole. Ethnic Identity in Mauritius », Cahiers d’études africaines, 192, 2008, p. 876-878.

Texte rédigé par Mylène Mauricrace à partir des recherches de Sandra Carmignani dans le cadre du projet Repairs. 

 1. Sylvio et Élie Michel : fondateurs du parti « l’Organisation Fraternelle » devenu ensuite les « Verts Fraternels ». Sylvio et Elie ont mené une grève de la faim en 2013 réclamant une compensation financière pour les descendant·es d’esclaves.

2. Père Filip Fanchette : prêtre engagé dans la question des réparations qui a été un temps le président du Centre Nelson Mandela pour la culture africaine à Port Louis.

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